lundi 15 octobre 2007

Memento Domine

Le 16 octobre 1793, à midi quinze, sur la place de la Révolution, naguère place Louis XV, devenue aujourd'hui place de la Concorde (!) Marie-Antoinette, Reine de France, fille de François de Lorraine et de Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche, épouse de Louis XVI, Roi de France, est exécutée conformément au jugement rendu par le tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire qui l'a condamnée à la peine de mort quelques heures auparavant au terme d'un procès bâclé qui n'est qu'une parodie de justice et qui préfigure, hélas, la multitude de procès du même genre que le monde connaîtra par la suite avec les régimes totalitaires.

Jugement de Marie-Antoinette - Musée Carnavalet


Il est quatre heures du matin quand le président du susdit tribunal révolutionnaire prononce le jugement fatidique:

« Le Tribunal, d'après la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, d'après les lois par lui citées,condamne ladite Marie-Antoinette, dite Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, à la peine de mort ; déclare, conformément à la loi du 10 mars dernier, que ses biens, si elle en a dans l'étendue du territoire français, sont acquis et confisqués au profit de la République ; ordonne qu'à la requête de l'accusateur public, le présent juge­ment sera exécuté sur la place de la Révolution, imprimé et affiché dans toute l'étendue de la France. »

Jugement inique, s'il en est, puisque la République met à mort une femme dont le seul tort fut d'avoir été reine de France au mauvais moment. Que l'on ne vienne pas me parler des frivolités de Marie-Antoinette à Versailles, au Trianon, de ses folles dépenses, car s'il fallait alors exécuter aujourd'hui tous ceux et toutes celles qui peu ou prou ont usé et abusé des deniers publics ou des biens de l'Etat à des fins personnelles, il y aurait foule dans la cour intérieure de la Conciergerie, sinistre parc à bestiaux où l'on regroupait pendant la Terreur les condamnés à mort avant de les faire monter dans la charrette!

Jugement dérisoire, aussi, qui confisque les biens de la Reine dans l'étendue du territoire français, elle qui ne disposait plus que de quelques linges personnels dans sa cellule. Au fur et à mesure, la République généreuse, éprise de liberté, grande proclamatrice et grande prêtresse des droits de l'homme, avait tout confisqué à la famille royale. Mais laissons parler Rosalie Lamorlière, servante à la Conciergerie et qui fut une des dernières personnes à pouvoir approcher la Reine dans son intimité. Ses propos sont tirés du livre de madame Simon Vouet, auteur de "Marie-Antoinette devant le XIXème siècle" qui recueillit en 1836 le témoignage de la servante.

[…] Ensuite elle me pria de l'aider à s'habiller. On lui avait fait dire de quitter sa robe de deuil, parce que cela pourrait exciter le peuple à l'insulter ; mais nous pensâmes, à la prison, que l'on craignait plutôt l'intérêt que réveillerait sa position de veuve du Roi. La Princesse ne fit aucune objec­tion, et disposa son déshabillé blanc du matin. Comme elle perdait tout son sang, elle avait aussi ménagé une chemise pour aller à la mort, et je remarquai qu'elle avait l'intention de paraître avec une mise aussi décente que le permettait son grand dénuement, ainsi qu'elle l'avait fait le jour du jugement. Au moment de se déshabiller, elle se glissa dans la ruelle entre le mur et le lit de sangle, afin de se soustraire aux regards de l'officier ; mais ce jeune homme s'avança impudemment en appuyant ses coudes sur l'oreil­ler pour la regarder. La Princesse rougit beau­coup, et se couvrit à la hâte de son grand fichu ; puis joignant ses mains en se tournant d'un air suppliant du côté de l'officier : « Monsieur, s'écria-t-elle, au nom de l'honnêteté, permettez que je change de linge sans témoin ! »


Cet homme dut être bien humilié de son action ?

Il répondit, au contraire, avec dureté, que ses ordres portaient qu'il ne devait pas perdre un instant de vue la condamnée. La Reine leva les yeux au ciel, et les reporta sur moi sans articuler une parole, car j'étais habituée à com­prendre tous ses regards, et je me plaçai de manière à la dérober autant qu'il était possible à ceux de l'officier. Alors, agenouillée derrière son lit, et avec toutes les précautions que lui suggéra sa modestie, Sa Majesté parvint à changer de linge sans même découvrir ses épaules ou ses bras.

Oui, jugement ô combien dérisoire lorsqu'on sait que tout fut confisqué à Marie-Antoinette, y compris jusqu'à son intimité! Il ne lui restait plus que sa vie, une pauvre vie misérable dans la pénombre d'un cachot que la lumière de l'extérieur parvenait à peine à éclairer. Cette vie, seul trésor qui lui restait, les révolutionnaires avaient décidé de la lui enlever et tous les procédés furent bons pour qu'ils puissent parvenir à leur fins. "


Marie-Antoinette est extraite de la Conciergerie pour être conduite à l'échafaud


On recourut aux chefs d'inculpation politiques suivants :

- Organisatrice de "l'orgie" du 1er octobre 1789,
- Responsable du massacre de juillet 1791,
- Responsable de l'horrible conspiration du 10 août,
- Dilapidation du trésor national,
- Intelligence avec les ennemis de la République,
- Atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de la France,
- Responsable de la guerre civile.

Quelle liste impressionnante pour une seule personne, fût-elle Reine de France!
Mais cette liste aussi impressionnante soit-elle ne suffit pas aux assassins. C'est pouquoi on vit défiler à la barre toute une kyrielle de témoins à charge dont les dépositions sont à la hauteur du procès lui-même tant le ridicule le dispute au grotesque et au sordide: bouteilles de vin trouvées sous le lit de la Reine destinées à saouler les gardes suisses, comportement incestueux de la Reine vis-à-vis du "jeune Capet" (le Dauphin devenu, à la mort de son père, Louis XVII). La république se vautre dans la fange et les caniveaux pour perdre Marie-Antoinette, mais cette charge proférée par Jacques-René Hébert se retourna contre les révolutionnaires. Lorsque le président du tribunal questionna la Reine sur les motifs de son silence par rapport à cette terrible accusation, Marie-Antoinette eut cette réplique :

"Si je n'a pas répondu, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici."

Marie-Antoinette, note le greffier, est vivement émue et cette émotion passe soudain dans le public pourtant peu disposé, c'est le moins que l'on puisse dire, à la compassion à l'égard de la Reine. Le tribunal n'insistera pas sur cette accusation mensongère. Quand Robespierre apprendra les faits et l'accusation stupide, il qualifiera Hébert d'imbécile. Pour un peu Marie-Antoinette aurait retourné le public en sa faveur!

A propos d'accusations graves portées par un des témoins cités, l'adjudant général par intérim Lapierre, le greffier note sur le procès-verbal de l'audition du témoin que "le déposant observe qu'il tient ce fait d'une bonne citoyenne, excellente patriote, qui a servi à Versailles sous l'ancien régime, et à qui un favori de la ci-devant cour en avoit fait la confidence."

On croirait entendre l'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours et on en rirait si nous n'étions pas au coeur de la mascarade monstrueuse d'un procès qui n'a d'autres buts que d'éliminer la Reine car il faut faire tabula rasa de tout ce qui peut rappeler l'Ancien Régime.

Marie-Antoinette en femme très pragmatique devait savoir que son sort était scellé d'avance et qu'elle ne devait attendre, dans cette tourmente haineuse qui s'était emparée du pays, aucune clémence de la part du tribunal révolutionnaire.

La presse de l'époque s'accorde à dire que la Reine ne manifesta aucune émotion visible à la lecture de l'acte de condamnation. Ce fait est confirmé par Chauveau-Lagarde, un de ses avocats:

"Elle ne donna pas le moindre signe de crainte, ni d'indignation, ni de faiblesse [...] Elle descendit les gradins sans proférer une parole, ni faire aucun geste, traversa la salle comme sans rien voir ni rien entendre; et lorsqu'elle fut arrivée devant la barrière où était le peuple, elle releva la tête avec majesté."

Dès lors il ne lui reste que quelques heures à vivre. De retour dans son cachot, Marie-Antoinette demande de quoi écrire. Elle rédige une dernière lettre pour sa belle-sœur, Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, décapitée à son tour le 10 mai 1794. La jeune république ne fait pas dans l'à-peu-près! Quoi qu'il en soit, la lettre ne parviendra jamais à son destinataire puisqu'elle fut interceptée par FouquierTinville, l'accusateur public du tribunal révolutionnaire.

Lucide et prévoyant l'interception du courrier destiné à Madame Elisabeth, Marie-Antoinette, griffonne sur son livre de prières quelques mots pathétiques pour ses enfants:

"16 octobre à quatre heures et demie du matin. Mon Dieu ayez pitié de moi! Mes yeux n'ont plus de larmes pour pleurer pour vous, mes pauvres enfants! Adieu! Adieu!"



Il n'y a rien à dire devant ces mots. Ils conservent plus de deux siècles après la force bouleversante du cri d'une mère brisée, humiliée, anéantie au sens strict, c'est à dire rendue au néant. Elle n'a même plus dans sa déréliction la force de pleurer sur le sort de ses enfants livrés aux soudards et geôliers de la commune de Paris.

Mais il reste à Marie-Antoinette à subir encore les derniers outrages sur la route qui va la conduire de la Conciergerie à l'échafaud. Dans sa cellule, Henri Sanson, le bourreau, lui lie sans ménagement les mains dans le dos. "Oh ! Mon Dieu!" s'écria la reine dans son désarroi. On lui coupe les cheveux au dessus de la nuque pour que le couperet fasse son œuvre proprement puis elle est conduite jusqu'à la charrette par le même Sanson qui la tient au bout de la corde qui entrave ses poignets, comme on tient une chienne en laisse, "une chienne d'autrichienne", dira Jean Chalon dans son remarquable et poignant livre plein de tendresse pour Marie-Antoinette (Chère Marie-Antoinette). Cette corde est si serrée que la reine déchue arrivera sur le lieu du supplice les doigts gelés. On la fait monter sur le tombereau, on la fait asseoir sur une planche de bois rugueuse et instable, le dos tourné au sens de la marche pour davantage l'humilier; et ce cortège funèbre avant l'heure entame son sinistre parcours, franchissant la Seine par le pont au Change, prenant ensuite la rue du Faubourg Saint Honoré, pour déboucher sur l'actuelle place de la Concorde.



J'ai moi-même refait le 16 octobre 1993 ce même parcours avec tous celles et tous ceux qui désiraient commémorer le bicentennaire de cet évènement tragique. Cérémonie empreinte de la plus grande simplicité, sans ostentation, foule nombreuse, recueillie, ce fut une matinée émouvante qui s'acheva par quelques prières à l'heure même de la mort de la Reine et à l'emplacement même du supplice. Comme de bien entendu, les médias n'en parlèrent pas. Ce fut un non-évènement, alors que la moindre manifestation gauchiste de soutien à je ne sais quelle cause fumeuse rassemblant ne serait-ce que deux cents traîne-savates fait l'objet de compte-rendus détaillés particulièrement complaisants. Il était convenu que chaque participant déposerait sur place, là où fut exécutée Marie-Antoinette, une fleur de lys blanche. J'étais avec un de mes fils ce jour-là et comme nous n'avions pas eu le temps, auparavant, d'acheter les fleurs, je me suis écarté du cortège quelques minutes, tandis que nous progressions dans la rue du Faubourg saint Honoré, pour acheter une fleur pour mon fils, une pour moi-même. Comme je ne devais pas être le premier à être passé dans sa boutique pour faire le même achat, la fleuriste, une jeune femme, quelque peu intriguée par ce défilé inhabituel de clients me demanda ce qu'il se passait. Je lui répondis très simplement que nous voulions ainsi marquer par ces fleurs, symbole de la royauté française mais aussi de l'innocence, la date anniversaire de la mort de la Reine Marie-Antoinette. La jeune femme me dit alors spontanément avec un visage rayonnant "Bravo!" Cette réplique, visiblement sortie du cœur, fut à mes yeux la réparation des outrages subis par la Reine sur ce même parcours deux siècles auparavant car les injures, railleries et quolibets ne manquèrent pas tout au long du funeste parcours.


Marie-Antoinette dans la charrette qui la conduit vers le supplice


Indifférente aux moqueries, aux insultes, aux propos grossiers qui, n'en doutons point, fusèrent sur le parcours elle se dirige les yeux mi-clos vers son supplice. Elle n'est déjà plus sur terre. La place de la révolution est noire de monde ce jour-là. Nul doute que la propagande révolutionnaire a fait son œuvre pour ameuter la populace qui se repaît de ces orgies sanglantes. Celle-ci, qui plus est, est particulièrement gratinée! Pensez donc! Ce n'est pas tous les jours que l'on coupe la tête d'une reine de France. C'est même une grande première dans le royaume des lys. A ne manquer sous aucun prétexte! Y eut-il dans cette foule quelques anonymes venus soutenir discrètement par la prière la condamnée afin qu'elle ne défaillît point à l'ultime instant? Peut-être, nous ne le saurons jamais! Mais une chose est certaine c'est que les spectateurs n'auront pas eu le plaisir sadique de voir la Reine de France prise de peur à la vue de l'échafaud. A la surprise générale, elle descend seule, sans soutien, de la charrette avec "promptitude et légèreté", dit Rouy dans la relation qu'il fit de la scène, bien que ses bras soient liés; Il ajoute plus loin: "Elle est même montée à la bravade, avec un air plus calme et plus tranquille qu'en sortant de prison." "Audacieuse et insolente jusqu'au bout", écrira le Père Duchesne, le journal révolutionnaire d'Hébert, cité comme témoin dans le procès de Marie-Antoinette, comme nous l'avons vu plus haut.

Dans son empressement, la Reine marche involontairement sur le pied du bourreau. "Monsieur, je vous en demande pardon." Pardon, ce sera le dernier mot prononcé sur terre par la Reine. Désormais tout ce qui suit est entre les mains de Dieu.

Exécution de Marie-Antoinette, place de la révolution


Dans les Vêpres des défunts nous chantons le verset suivant au psaume 120:

"Non det in commotionem pedem tuum: neque dormitet qui custodit te."

"Qu'il ne laisse pas ton pied trébucher, qu'il ne sommeille pas ton gardien."

Soyons assurés que Dieu n'abandonna pas sa servante au dernier instant et qu'elle reçut la force d'affronter vaillamment cette mort inique, soutenue par son ange gardien. Non, son pied n'a pas trébuché, mais ayant reçu la grâce de mourir avec courage, elle accorda son pardon à ses bourreaux, car ne nous y trompons pas, au-delà des mots d'excuses qu'elle a prononcés et qui peuvent paraître conventionnels venant d'une femme rompue aux bonnes manières et au savoir-vivre de son milieu, c'est bien un pardon total que Marie-Antoinette offre à ses assassins.




OREMUS PRO MARIA ANTONIA GALLIAE REGINA

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